La France prête à relever le défi de lInternet - 3ème Conférence internationale des Blogs
Mesdames et Messieurs,Chers amis,
1. Permettez-moi dabord de souhaiter la bienvenue à tous ceux dentre vous qui venez de létranger. La France est heureuse et fière daccueillir une manifestation de cette importance et de ce prestige, qui réunit plus de 37 nationalités et tous ceux qui font Internet jour après jour. Vous êtes les acteurs dune révolution technologique majeure, comparable à lapparition de lélectricité ou de la machine à vapeur. La première différence entre le monde de 1990 et le monde de 2006, ce sont les mutations intervenues dans la communication, les médias, les échanges économiques, les services informatiques, et bien dautres secteurs encore, sous leffet du développement dInternet. Ce sont seulement 15 années qui se sont écoulées entre ces deux dates, mais ce sont à lévidence des transformations très profondes qui se sont produites. A ce jour, nous nen mesurons que très imparfaitement les conséquences.Permettez-moi aussi de saluer très chaleureusement l’organisateur de cette manifestation, Loïc Le Meur, qui fait tant pour promouvoir la culture de l’Internet dans notre pays, comme lillustre votre rassemblement en ce lieu. Jai la chance de figurer au nombre de ses amis. Merci, cher Loïc, de m’avoir offert la possibilité de rencontrer aujourd’hui des personnalités qui, dans le monde entier, inventent l’Internet de demain et bravo pour la qualité lévénement qui nous réunit aujourdhui.
2. Je vais vous parler avec beaucoup de franchise parce que cest dans ma nature. Je ne suis pas un grand familier du monde de lInternet. Je ne passe pas ma vie à surfer sur la toile ou à écrire sur la blogosphère. Ce nest pas tant une question de génération. Cest surtout une question dengagement sans limite dans le métier qui est le mien depuis 30 ans, la politique. Je nai aucun doute sur le fait quInternet est devenu un instrument du débat politique, et un instrument important. à‡a ne me donne pas pour autant le titre dexpert de lInternet. Les spécialistes, cest vous. Le politique, cest moi. Internet est un élément, un élément tout à fait capital, que je dois intégrer à la réflexion qui est la mienne, une réflexion globale sur lavenir de notre pays, sur les aspirations des Français, sur la place de la France en Europe et sur le message que la France veut faire entendre dans le monde.
3. La France a pris trop de retard dans le domaine de linternet.
Certes, nous le comblons progressivement en termes déquipement des ménages et des entreprises. Le taux daccès des foyers à lInternet haut débit est bon comparé à celui de nos partenaires, ce qui est la conséquence involontaire du fait que nous avions du retard et que les nouveaux foyers qui séquipent font le choix direct du haut débit. Surtout, nous avons des talents exceptionnels, depuis des millions de blogueurs (3 millions de blogs créés pour le seul premier trimestre 2006) jusquà des entreprises et chefs dentreprise au potentiel mondialement reconnu. Je pense par exemple à Exalead, à Tariq Krim et Pierre Chappaz, ou encore Tristan Nitot, Marc Simoncini, Louis Choquel et beaucoup dautres, à commencer par tous ceux dont le travail anonyme et discret fait de la France lun des pays les plus en pointe en matière de logiciel libre.
Leur action, leur réussite, la qualité de lévénement qui nous réunit aujourdhui, votre présence aujourdhui dans cette salle, montrent en réalité que la France est prête à relever le défi de lInternet, mais quil lui manque une ambition nationale.
Notre retard, cest précisément le retard de cette ambition.
Cest un retard étatique et culturel.
Etatique, parce que lEtat na pas créé, au moment o๠il le fallait, les conditions pour faire de la France un pays dinnovation, de créativité, de création dentreprises dans le domaine de lInternet.
Internet est un monde o๠les choses vont vite. Cest une économie de réseaux instable o๠le premier à diffuser sa norme devient difficile à rattraper et risque par là -même dimposer sa domination à un secteur entier. Linitiative est partout. Elle est profondément décentralisée. Il faut savoir la saisir, la soutenir au bon moment.
La France, avec sa centralisation excessive, son économie rigidifiée, nétait pas prête. LEtat na pas saisi le levier de ladministration électronique pour stimuler le secteur. LEtat a fait partir les Business angels [investisseurs providentiels] au moment o๠nous avions besoin de financer des jeunes entreprises innovantes. Notre économie reste dominée par de grands groupes qui mobilisent lessentiel des capitaux, de la recherche, et même des talents, quand Internet est une économie fondée sur linitiative individuelle et de petites structures qui incubent de linnovation.
Le miracle, cest que nous ayons quand même des gens comme Loïc, Tariq et beaucoup dautres, des gens comme ces millions de blogueurs et développeurs indépendants de logiciels.
Mais reconnaissons que les grandes inventions du Net sont américaines ; que, quand elles sont françaises, elles ne restent pas en France ; que la France est tragiquement absente, à quelques exceptions près, des négociations internationales relatives aux normes.
Notre retard est ensuite culturel, parce que nous navons pas vraiment construit les outils dune réflexion sur Internet, sur ses conséquences sur lorganisation de la vie économique et sociale, sur lémergence dun cinquième pouvoir, sur limpact dInternet sur la démocratie, sur son rôle dans le domaine culturel et éducatif.
Nous avons eu en France un débat difficile sur la question des droits dauteurs et des droits voisins. Je me suis impliqué pleinement pour faire respecter le droit dauteur, parce que créer cest travailler, parce quil ny a pas de génie sans un travail acharné et que je naccepte pas que le travail soit spolié sous prétexte quaujourdhui ce serait techniquement possible, que les producteurs de disques gagneraient trop dargent ou que ce serait plus pratique de télécharger sur Internet plutôt que daller à la FNAC.
Pour autant, entre utiliser nimporte comment le téléchargement, au risque dailleurs de pénaliser une technique prometteuse qui est celle du peer to peer, et la répression érigée en seule solution, il y a beaucoup dalternatives possibles, gagnantes pour les uns comme pour les autres, et sans doute aurions-nous pu les imaginer ensemble si nous avions eu des éléments de prospective et si nous avions pu anticiper plus rapidement les conséquences du Net sur lévolution de notre société, des industries culturelles, de nos modes de consommation.
4. Mon credo, les Français le savent et ceux dentre vous qui êtes étrangers allez le découvrir, cest le refus de la fatalité. Il ny a pas de fatalité à ce que la France voit les inventions se faire ailleurs ou à ce quelle se fasse piquer les siennes ; à ce quelle voit ses PME partir à létranger ou être rachetés par des capitaux étrangers ; à ce quelle utilise les inventions des autres quand elle est capable de les inventer elle-même ; à ce quelle soit à la traine de la réflexion sur Internet alors quelle a toujours été à la pointe de la réflexion humaniste, politique et philosophique. Je veux que la France reprenne son rang dans tous les secteurs qui vont forger lavenir du monde et naturellement Internet en est un des tous premiers. Jajoute quInternet, ce sont des centaines de milliers demplois à la clé, une perspective que nous ne pouvons laisser échapper.
5. Cest pourquoi Internet doit une priorité de notre action.
Avec les sciences du vivant notamment, Internet doit dabord être un des quatre ou cinq secteurs prioritaires de notre effort de recherche, un effort que je veux par ailleurs renforcer et dynamiser. Concentrer la recherche sur des secteurs stratégiques, cest déjà gagner en efficacité.
La France a créé récemment plusieurs pôles de compétitivité mondiaux dans les domaines des technologies de linformation et de la communication (Minalogic à Grenoble dans les nanotechnologies et les solutions miniaturisées intelligentes, SCS dans la région PACA dans les solutions communicantes sécurisées, et System@tic en Ile-de-France dans les systèmes électroniques complexes). Cest un acquis important pour le futur.
La France ninvestit pas assez sur Internet. Nous sommes avant-dernier sur 19 pays dans lOCDE quant à la contribution dInternet à la croissance. Ladministration électronique est le levier que lEtat a entre ses mains pour stimuler léconomie du Net, montrer lexemple, permettre à des PME qui ont des idées sur Internet de se développer grâce à la commande publique. Cest pour moi une priorité. Je pense évidemment aux téléprocédures quil faut généraliser, mais aussi, par exemple, à léducation, qui peut trouver avec Internet un outil puissant de modernisation et dégalité des chances, ou à la médecine, qui peut trouver avec Internet un instrument de transmission et déchanges dinformations entre professionnels, en particulier limagerie médicale, pour une plus grande qualité des soins pour chaque malade.
De même, je voudrais que nous investissions massivement dans des sites publics et gratuits permettant de mettre à disposition des Français et du monde entier notre patrimoine culturel : je pense à la numérisation systématique des archives, et à la mise en ligne du patrimoine culturel français tombé dans le domaine public ou financé avec des fonds publics. Ce qui est privé doit être respecté. Mais ce qui est public doit être vraiment public. Je voudrais que nos étudiants aient accès, en ligne et gratuitement également, au fond documentaire dont ils ont besoin pour réussir leurs études. La bibliothèque Sainte-Geneviève, cest un des plus hauts lieux de concentration de la pensée, de la culture, de la réflexion et du travail universitaires. Je naccepte pas quon y fasse la queue sur le trottoir le samedi matin à 9 h pour espérer pouvoir y entrer à midi. Lavenir, cest évidemment la bibliothèque numérique pour tous.
Il faut également achever léquipement du territoire pour laccès à lInternet haut débit. Nous avons fait des progrès, mais il y a encore de nombreux efforts à faire et il faut maintenant envisager léquipement en très haut débit. Cest dautant plus important que cest un enjeu, en France, daménagement du territoire. La France est un beau pays, riche de paysages variés. Nous voulons conserver tous nos territoires, dans leur diversité et dans leur dynamisme, et Internet est une chance à cet effet.
Nous devons soutenir nos PME innovantes dans le domaine du Net. Cest un serpent de mer. Nous réagissons beaucoup trop tard parce que nous attendons de lEtat quil désigne, du haut de son pouvoir omniscient, les entreprises qui méritent son soutien. Il suffit de regarder les Etats-Unis pour sapercevoir que ce nest pas comme ça que ça marche, et notamment dans léconomie du Net.
Mon ambition, et elle vaut pour le Net comme pour les autres secteurs, cest que la France redevienne un pays o๠lon a envie dinvestir, o๠lon a envie de faire des affaires, o๠lon a envie de créer et de prendre des initiatives, o๠lon a envie de réussir, o๠lon a envie davoir confiance et de croire en lavenir. Au-delà de lenvie, un pays o๠tout redevient possible.
Les problèmes de nos PME innovantes sont bien connus. Cest dabord celui de la taille du marché. Toute nouvelle entreprise se heurte rapidement aux barrières nationales, là o๠une entreprise américaine a un accès immédiat à un marché de 300 millions dhabitants. Cela milite pour la poursuite du marché intérieur européen.
Cest ensuite celui de la capitalisation et du financement bancaire. Sur ce point, mon ambition est de rétablir la confiance des investisseurs dans ce pays. Cela passe par une certaine manière de gouverner, une manière plus transparente, une manière plus responsable, une véritable éthique des finances publiques parce que cest largent des Français, une plus grande confiance dans les partenaires sociaux, une plus grande confiance dans les acteurs individuels, une plus grande sécurité juridique, bref un environnement favorable à la création et au développement des entreprises. Je souhaite que la France cesse dêtre le pays qui enrichit la Suisse, la Belgique et la Grande-Bretagne en poussant vers la sortie ceux qui veulent investir.
Quant à notre jeunesse, je souhaite que nous nous dotions dune grande réforme de lenseignement supérieur pour que notre pays et nos jeunes se battent dans la bataille mondiale de lintelligence, de la recherche et de linnovation avec les mêmes armes que les autres. 82% des blogueurs ont moins de 24 ans. Dans le cadre de cette réforme de lenseignement supérieur, je propose que les universités soient considérées comme des zones franches fiscales, cest-à -dire que les jeunes qui y déposent des brevets et qui y créent des entreprises bénéficient de la franchise fiscale nécessaire à leur développement.
6. Si Internet est une priorité stratégique, cela ne saurait nous dispenser de réfléchir à ce que nous voulons en faire. Cest ce qui fait le prix et lintérêt de votre rencontre aujourdhui.
Internet offre évidemment dimmenses potentialités, dont ni vous, ni moi encore moins, sommes vraiment capables de dessiner toutes les facettes et tous les contours.
Internet abolit les distances et accélère la communication. Certains modes de télécommunications entre les hommes sont devenus gratuits. Cest un phénomène qui ne peut que saccroître.
Internet diffuse la connaissance, le savoir, dans des proportions inégalées. Cest une sorte de campus universitaire de taille mondiale et cest important parce que lon considère que 40% du savoir et de lintelligence qui sont produits sur un campus viennent de la fréquentation des autres étudiants et des enseignants.
Internet produit de lintelligence collective parce quon est plus intelligent à plusieurs que tout seul ; parce que plus de monde peut participer à lélaboration de la pensée ; parce que des connaissances disparues ou oubliées peuvent revivre. Cest ce quillustre par exemple lencyclopédie libre Wikipedia, o๠la langue française connait un dynamisme exceptionnel.
Internet rapproche les peuples en partageant les cultures.
Internet peut être un instrument démancipation, et je souhaite quil le soit. Je pense à la Chine o๠il faut espérer quInternet finisse par enfoncer les digues de la désinformation et du mépris des libertés politiques. Je pense aux pays pauvres o๠Internet peut être une chance de diffuser plus rapidement le savoir, lalphabétisation, la culture.
La première conquête dInternet, cest louverture de citadelles jusque là bien gardées. Chacun peut faire du journalisme à la place des journalistes. Chacun peut diffuser ses films à la place des majors dHollywood. Chacun peut mettre ses biens aux enchères, exposer ses travaux, afficher ses idées. Un nouvel espace de liberté dexpression sest ouvert, avec la suppression de la barrière économique à la diffusion de masse des images, des textes ou des sons. Je ne le conçois pas comme une menace pour la démocratie, mais comme un avantage.
Internet doit être un instrument de diversité culturelle. Cest un point capital. Cest pourquoi, je souhaite quà léchelon européen, nous agissions par la recherche et par une politique industrielle pour retrouver et garder notre indépendance technologique. Je suis convaincu que notre indépendance technologique est la clé de notre indépendance culturelle et dun équilibre des cultures dans le monde.
De même, Internet tire sa force de créativité de la multiplication de petites entreprises qui innovent, mais cest un fait que certaines deviennent en quelques années des monopoles qui cherchent parfois à étouffer linnovation. Il faut lutter contre les rentes de situation et les monopoles.
Il ne faut pas laisser la bêtise humaine tuer la puissance de lidée Internet. La diffusion dune pensée négationniste et antisémite sur Internet est inacceptable. Les atteintes à la vie privée le sont également. Je nai pas peur du mot régulation sur Internet, même si celle-ci doit passer selon moi par confiance dans les acteurs de lInternet plutôt que par la loi et linterdiction. Mais alors, acceptons de considérer que la société est en droit de fixer et dattendre des opérateurs des obligations de résultat.
Je veux aussi que nous réfléchissions à la différence entre la communication et la transmission. Internet met à la disposition de tous tout le savoir et toute la connaissance. Mais il y manque la hiérarchisation et lherméneutique, qui sont données par les maîtres. Cest pourquoi, je ne crois pas quInternet disqualifie lécole et léducation, mais au contraire quil les rendent encore plus nécessaires.
Un de nos penseurs a écrit quInternet était un ” sixième continent “, un continent hors sol, un continent qui est la fois partout et nulle part, un continent qui peut être la loi de la jungle ou un continent de la civilisation.
Celui qui ne connait pas lhistoire est condamné à la revivre.
Sachons faire ensemble du continent Internet, le continent de nouvelles libertés, mais pas celui de la destruction des anciennes.
Sachons faire du continent Internet, un continent qui rassemble et crée du lien social, pas un continent qui exclut parce que certaines savent utiliser les techniques nouvelles, mais dautres non.
Sachons faire du continent Internet, le continent de la transmission des savoirs, mais pas celui de la diffusion du mensonge.
Sachons faire du continent Internet, le continent du partage des cultures, mais pas celui du nivellement des valeurs.























