Nicolas Sarkozy

Blog Coopératif

Religions - Discours Commission Stasi

Posté le 07/10/2003 par admin dans la catégorie Discours de Sarkozy, Religions

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs,

Je vous remercie tout particulièrement de cette audition car elle est loccasion de vous faire-part de mes convictions sur un sujet fondamental. Au-delà  de la laïcité, cest bien notre conception de la République qui est en jeu.

Force est de constater quil ny a guère dopposants au principe de laïcité. Cela ne veut pas dire pour autant que la laïcité à  la Française nest pas contestée. Elle lest en vérité mais de façon sournoise. On peut aussi se demander à  quel point le consensus mou ne se serait pas substitué à  toute réflexion sur ce que doit être la laïcité. Cest si vrai que daucuns se réclament de la laïcité pour soutenir des propositions parfaitement contradictoires.

Aussi, je crois essentiel de commencer par définir ce quest la laïcité, notamment dans son rapport au religieux.

Ma conception est simple, cest bien celle de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de lEtat. “La République garantit la liberté dexercice des cultes, sous les seules réserves édictées par lordre public. Elle ne reconnaît aucun culte”. Cela signifie quelle les accepte tous et nen favorise aucun.

Certains ne lisent que la première partie de cet article : la République devrait accepter un droit absolu à  la différence au nom de la liberté, elle aussi absolue, de croyance. Cest la voie du communautarisme. Je suis résolument opposé à  cette lecture.

Dautres ne voient que la deuxième partie de la proposition : la République ne reconnaît aucun culte. Cest une laïcité faite de passivité et dignorance du fait religieux. Mais à  force dignorer, le pas est rapidement franchi vers le mépris et le rejet des religions.

Je ne partage aucune de ces deux visions, à  mon sens sectaires de la laïcité. Je milite à  linverse pour une vision positive. La laïcité est à  mes yeux la reconnaissance du besoin que lhomme éprouve despérer et donc de croire, sans jamais tenter dorienter ses pas vers telle ou telle religion, autant que celle du droit de ne pas croire.

Ministre des Cultes, ce serait une faute de ma part de ne pas partager les grands moments de la vie religieuse et de refuser dentrer dans une église, dans un temple, dans une synagogue ou dans une mosquée. Mon rôle nest pas dignorer, dinterdire ou de privilégier. Il est de veiller à  ce que chacun soit libre de choisir sa foi et dexercer son culte. Cest en ce sens quil faut comprendre lexigence de neutralité à  légard des religions. Toutes avec les mêmes droits. Toutes avec les mêmes devoirs.

Il ne faut pas avoir peur daffirmer que les hommes depuis quils ont conscience de leur destin particulier éprouvent le besoin dune aspiration spirituelle. Cette aspiration nest pas contradictoire avec lidéal temporel républicain. Ainsi, dans la France des campagnes dhier, pour accompagner le travail des instituteurs de la République, il y avait un curé. LEglise a rempli une fonction civique. Ce travail de formation morale et civique qui se faisait autrefois, aujourdhui qui le fait dans les banlieues o๠trop souvent il ny a plus ni pasteur, ni curé, ni imam, ni rabbin ? Dans nos quartiers, les lieux de lumière sont devenus bien rares. Cette conviction est au cÅ“ur de ma détermination à  donner aux Musulmans le droit de vivre leur religion.

Cette définition posée, encore faut-il se demander “ce quest la neutralité pour lEtat et plus particulièrement à  lécole “.

Lidée est simple : la République reconnaît des citoyens, sans les distinguer selon leur religion, ni leur couleur de peau ou leurs origines.

Au sein de ladministration, cette exigence est une évidence. Imaginez des guichets de préfecture o๠les agents portent en évidence une croix autour du cou. Croyez-vous que cela soit perçucomme un signe de neutralité par nos concitoyens juifs ou musulmans ? Si un fonctionnaire affiche ses convictions religieuses sous quelque forme que ce soit, cest toute la neutralité et limpartialité de lEtat qui est mise en cause.

Au sein de lécole, il faut également revenir à  des idées simples. Le rôle de lécole est de transmettre aux enfants des fondamentaux pour quils soient en mesure de se forger leur propre jugement.
Lécole ne doit distinguer personne en fonction de critères religieux, raciaux ou sociaux car accepter que lenseignement soit différent en fonction des origines, des convictions politiques ou des convictions religieuses des élèves reviendrait à  abandonner toute idée de liberté de pensée et dégalité des chances. A quels extrêmes nous mènerait cette logique ?

De même, il nest de mon point de vue pas question de modifier le calendrier scolaire pour accorder aux uns et aux autres des jours fériés en fonction de chaque fête religieuse.
Je sais fort bien que notre calendrier est inspiré des fêtes chrétiennes. Nous héritons de siècles dhistoire quil serait illusoire de vouloir gommer au nom dune conception sectaire de la laïcité. Pour autant, les vacances scolaires sont largement déconnectées des fêtes religieuses. Ce sont des vacances dautomne, dhiver et de printemps. Il serait parfaitement choquant et infondé de vouloir créer un calendrier scolaire chrétien, un calendrier juif et un calendrier musulman.
De fait, ce nest pas aux religions de définir le contenu de la laïcité.

Un exemple : la loi exige que sur une carte didentité, la photographie du titulaire soit tête nue, que ce soit un homme ou une femme. Cette obligation dordre public simpose à  tous, aussi bien aux sÅ“urs chrétiennes quaux femmes musulmanes. Les religions nont aucune légitimité pour contester cette loi.

En revanche, la neutralité nest pas la passivité. Les religions ont des droits qui ne doivent pas être virtuels. Dès lors que lEtat reconnaît une religion, son premier devoir est de veiller à  ce quelle ait très exactement les mêmes droits que les autres religions, ni plus, ni moins.
Je constate pour le regretter quau nom de la neutralité de lEtat, nous avons totalement ignoré lenseignement de lhistoire des religions à  lécole, ce qui a conduit à  priver des générations entières de la connaissance dune des sources majeures de la culture occidentale et à  exagérer la lecture sociologique par rapport au fait religieux. La tolérance est la principale victime de cette frilosité, car cest de lignorance que naissent le racisme et le repli sur soi.

Au nom de linterdiction de subventionner les cultes, nous nous sommes lavés les mains de la situation de lislam, en ne tenant aucun compte de la réalité historique : lislam na pas, ou na pas eu pendant longtemps, de mosquées, dimams, de moyens financiers.
A linverse, au nom du libre exercice du culte et de la liberté dexpression religieuse, nous sommes aujourdhui gênés, embarrassés, complexés, pour affirmer que les religions ont autant de devoirs à  légard de la République que lEtat en a à  légard des religions. Là  est la véritable faiblesse !

Depuis quelques années, peut-être parce que nous développons un sentiment de culpabilité, nous ne savons plus justifier les devoirs quont les religions vis-à -vis du principe de laïcité. Il faut rétablir léquilibre et réaffirmer que cest lEtat, la République, la Constitution qui définissent la portée de la conviction commune quest la laïcité.

Dans les services publics, il nest pas question daccepter des agents la manifestation de convictions religieuses. A mon sens, le plus gênant dans le port du voile au guichet nest pas le risque de confusion entre lintérêt général et les intérêts personnels, ni même lapparence de cette confusion pour des citoyens dune religion différente ou sans religion. Le plus gênant est la manifestation du rejet dune des composantes essentielles du pacte républicain. “Jadhère à  toutes les valeurs de la République, à  lexception de la laïcité ; et je ne reconnais pas à  lEtat, que pourtant je sers, le droit de mimposer cette contrainte”. Un agent public ne peut pas piocher, dans le pacte républicain, ce qui larrange et ce qui ne larrange pas.

Lécole est un lieu déterminant pour lavenir de la société. Son but principal est la transmission des connaissances académiques essentielles. Mais elle est aussi le lieu dapprentissage de la mixité, de légalité entre les hommes et les femmes, de la vie sociale, du respect de lautre.
Il y a plusieurs religions en France et elles peuvent coexister dans le cadre de lécole. Il est même sain quelles coexistent car il faudra bien quelles vivent ensuite ensemble à  luniversité, dans lentreprise et dans la vie sociale.

En revanche, la manifestation des convictions religieuses à  lécole nest pas acceptable si elle cherche, en réalité, à  affirmer la supériorité dune religion, ou dune pratique, sur une autre, ou à  affirmer un rejet de valeurs républicaines fondamentales.

Lécole est un lieu de vie collective dont la fréquentation est obligatoire. Il est du devoir de lEtat, au nom de tous les citoyens, dy interdire toute expression de convictions religieuses en réalité revendicatrices dune différence, dune supériorité ou du rejet du principe fondamental dégalité entre les hommes et les femmes.

Lislam, na pas le droit, pas plus que toute autre religion, de négocier le contenu de la laïcité.
Mais si lislam ne doit pas être au-dessus des autres religions, il ne doit pas non plus être en dessous. LEtat garantit légalité entre les religions. Lorsquune situation est inégalitaire, il doit sen préoccuper.

Or, cest un fait que nos compatriotes de religion musulmane nont pas les mêmes droits que les croyants des autres grandes religions de ce pays.
Même si la situation sest améliorée, les croyants musulmans nont pas suffisamment de mosquées pour pratiquer leur religion. Il y a encore un islam des caves et des garages, et en tout cas nous payons certainement aujourdhui, sur ce point, notre désintérêt dhier. Labsence de mosquées ne tient pas seulement à  des problèmes de financement. Elle résulte aussi dun droit de lurbanisme quon a mis plus dénergie à  appliquer pour empêcher la construction de mosquées que pour protéger le littoral. Les carrés musulmans dans les cimetières sont rares. Il ny a pas daumôneries musulmanes dans les écoles. Il ny a pas dinstitut de formation des imams en France.

Cette réalité, cumulée avec la politique urbaine et sociale désastreuse qui a accompagné limmigration massive des années 50 et 60, provoquent un phénomène de rejet du modèle français dintégration, de nos valeurs, voire de la France, sur lequel prospère lextrémisme.
Je ne crois pas que le voile puisse longtemps résister au mouvement historique de lémancipation des femmes, de leur indépendance, de lexercice de responsabilités, de la libération de leur corps. Mais comme laccès à  cette société leur est en partie impossible ou très difficile, ou très lent,le voile tient lieu daffirmation dune autre identité. Une identité humiliée est une identité radicalisée.
[…]
Il nest pas question de revenir sur les règles du port des insignes religieux par les fonctionnaires, ni sur les exigences du droit du travail, ni sur les principes qui encadrent le port du voile à  lécole. Ces principes ont été précisés par le Conseil dEtat en 1989 puis rappelés par la circulaire dite “circulaire Bayrou” du 20 octobre 1994 et celle du 10 mars 2003. En dautres termes, sur la question du port du voile, une jurisprudence simpose à  tous, celle du Conseil dEtat. (et depuis la loi du 14 mars 2004)

Dans le même esprit, les lieux publics sont ouverts à  tous sans distinction de race, dopinion politique ou de religion. Ce principe non plus, ne peut se négocier. Si lon accepte aujourdhui de séparer laccès aux piscines des femmes pour des raisons religieuses, faudra-t-il demain accepter un accès distinct aux théâtres et aux restaurants, puis accepter de séparer les riches des pauvres, puis les hommes blancs des hommes noirs ? Quel argument opposerons-nous aux défenseurs de la discrimination et de la ségrégation ? Au-delà  des considérations politiques de court terme et de la volonté desquiver les difficultés, les responsables publics ne doivent jamais oublier que leur rôle premier est de défendre les valeurs de la République. Les mêmes droits pour tous ont pour contrepartie les mêmes devoirs pour tous.

Il ne faut pas se tromper de débat. Le problème nest pas celui du symbole religieux que représente le voile ou la séparation des femmes. Ce débat théologique ne regarde pas lEtat. La question est celle du respect de légalité et de la neutralité. La République a pour principe premier de ne pas distinguer les citoyens selon leurs origines, leur couleur de peau, leur opinion politique et surtout selon leur religion ou leur sexe.

Et je voudrais revenir sur ce dernier point. Lenjeu aujourdhui est aussi de refuser la discrimination entre hommes et femmes dans les lieux publics. Lun des plus grands acquis de notre République fut de reconnaître aux femmes les mêmes droits quaux hommes, le droit à  léducation, le droit de vote ou encore le droit de disposer librement de son salaire.

Je ne dis pas cependant quune nouvelle loi sera toujours inutile. Sinterdire de recourir à  la loi serait préjuger dune évolution positive du débat. La République doit garder la liberté de mettre fin aux tentations des extrémistes si cela est nécessaire.
En dautres termes, la loi peut être un ultime recours, en particulier si les circulaires ne permettent pas de résoudre le problème à  lécole. Mais elle nest pas un préalable à  la discussion. (ndlr. depuis la loi a été votée)

Vous lavez compris, jai la conviction que lintégration de lIslam dans notre République se fera par le strict respect des principes actuels de laïcité.

Il faut être franc et réaliste. Tout le monde réclame plus dintégration. Et il faudrait, dans le même temps, accepter quil y ait deux catégories de citoyens, ceux qui ont le droit de croire et de vivre leur foi, et les autres que lon ignore et qui sont obligés de se cacher ? Il est temps de reconnaître à  lIslam les mêmes droits quaux autres religions.

Car cest une évidence, la situation des musulmans en France nest pas bonne. Deuxième religion de France, elle na pas trouvé sa place dans notre République. Les Musulmans se sentent incompris et parfois rejetés tandis que beaucoup de nos concitoyens confondent les musulmans et les intégristes. De fait, la tentation du repli est forte chez les uns comme chez les autres.

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, votre réflexion sur la laïcité est difficile. Elle ne doit pas être un combat contre ou pour telle ou telle religion. Mon point de vue est quen intégrant les musulma ns dans notre République, à  égalité avec les autres citoyens, nous conforterons la République et la laïcité.

Jai à  linverse été choqué dentendre certains se demander si lIslam est compatible avec la République.Cette question nest pas sérieuse. Si je répondais par la négative, que faudrait-il dire aux millions de musulmans qui vivent en France parfois depuis des générations ? Faudrait-il les expulser, les convertir ou leur demander dabandonner leur religion ?

Je crois au contraire quil existe un Islam de France quil faut reconnaître pour mieux sopposer à  lIslam en France. Je crois à  un Islam débarrassé des influences étrangères, respectueux de la femme et parfaitement compatible avec nos pratiques républicaines.
Cest pourquoi, jai appuyé la création du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) et des Conseils Régionaux (CRCM). Enfin, lIslam est assis à  la table de la République, prêt à  ouvrir un dialogue interreligieux et à  régler avec lEtat les questions quotidiennes qui se posent aux musulmans.

On ma reproché davoir dialogué avec lUOIF et davoir accepté ses représentants. Soit on a quelque chose à  reprocher à  cette organisation et dans ce cas il faut linterdire. Soit rien ne peut lui être reproché et mon rôle est bien de porter la parole de la République devant ses représentants. Jajoute que cela naurait pas de sens de vouloir créer un Islam officiel, respectueux et docile, mais sans rapport avec la réalité. Mon rôle nest pas de faire une religion dEtat mais de tirer les conséquences du fait que la France est multiple.

Les droits des Musulmans ne peuvent être théoriques ou virtuels.
Le rôle de lEtat est bien de veiller à  ce quils puissent pratiquer leur culte.

Le principe de laïcité nest pas la négation des droits des religions. Ces droits existent. Ils ont bénéficié aux grandes religions. Ils doivent bénéficier de la même façon aux Musulmans. Ceux-ci ne sont pas au-dessous des lois. Et naturellement, ils ne sont pas au-dessus des lois.
La contrepartie des ces droits est, en effet, le plus strict respect des règles de laïcité qui sont assises en France depuis presque un siècle.

La République na pas à  négocier sa neutralité sur les questions du port du voile dans la fonction publique ou à  lécole et de la mixité dans les piscines.

Ne gâchons pas lavenir des musulmans et des musulmanes de France en créant des droits et des devoirs séparés pour eux. Ces femmes ont le droit daccéder à  léducation, au progrès, à  des postes de responsabilité en France. Toute brèche dans le principe dégalité sera un gouffre pour les extrémistes.

Mesdames et Messieurs, cette réflexion sur la laïcité ne doit pas être perçue comme un combat contre ou pour telle ou telle religion. Le débat religieux nest pas le nôtre.

Notre rôle est de construire la République en intégrant pleinement les Musulmans à  égalité avec les autres citoyens.

Cest une formidable occasion qui nous est donnée de réaffirmer notre attachement aux principes de la République et à  leur supériorité sur tout autre principe.

Je vous remercie.

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